Adieu aux poissons de 1ère catégorie ?

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En publiant la note "La Seine pas très saine", nous savions que ce n'était pas une nouvelle bien drôle mais nous nous étions dits qu'après tout, une fois ne serait pas coutume ".
Malheureusement, avec cet hypothétique "Adieu aux poissons ? ", nous y revoilà.
Aussi, coutume ou pas, pour éviter de cautionner passivement ces états de faits, pour ne pas nous y accoutumer, nous publierons parfois ce type d'articles sans pour autant être des pessimistes enragés.
C'est histoire de rester un peu lucides, vigililants et actifs sur les bords de nos petites rivières. En toute sérénité.

La rédaction

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Les poissons migrateurs européens menacés.

Pierre Le Hir. " Le Monde " 5 novembre 2008.

"Perte d'habitats favorables" et "contraction des aires de distribution". Tel est l'avenir "très probable" qui attend les poissons migrateurs européens, à la fin du XXIe siècle. Fautifs : le réchauffement climatique, mais aussi les multiples impacts des activités humaines, à commencer par les barrages, la pollution des rivières et la surpêche.


Le changement climatique affecte aussi les espèces végétales. Les plantes grimpent en altitude pour retrouver des conditions favorables à leur développement. Une équipe franco-chilienne a ainsi livré récemment, dans la revue Science, les résultats d'une étude portant sur 171 espèces végétales (herbes, arbustes et arbres) poussant sur six chaînes de montagne (Alpes, Pyrénées, Massif central, Jura, Vosges, et massif corse).
En utilisant les relevés forestiers qui consignent depuis le début du siècle passé la distribution géographique de ces plantes, les chercheurs ont constaté qu'elles avaient grimpé de 65 mètres entre 1971 et 1993 ! Les auteurs ont corrélé cette montée avec l'élévation des températures enregistrées dans les massifs.
Or celles-ci montrent un réchauffement très marqué depuis les années 1980.

Pour la première fois, une étude s'est intéressée, à l'échelle de l'ensemble du continent européen, aux conséquences à long terme des "changements globaux" sur les poissons migrateurs amphihalins : ceux, dits potamotoques, qui vivent en mer et remontent les fleuves pour frayer, comme le saumon ; et ceux, moins nombreux, appelés thalassotoques, qui vivent en eau douce et se reproduisent en mer, comme l'anguille, le mulet-porc et le flet.

Spécialiste d'écologie aquatique au Cemagref (Institut de recherche pour l'ingénierie de l'agriculture et de l'environnement), Géraldine Lassalle a d'abord dressé, pour les 28 espèces européennes, une cartographie des 196 bassins où elles étaient présentes dans les années 1900. Un "état des lieux zéro", encore vierge de l'action des gaz à effet de serre et des grands ouvrages hydrauliques construits à partir des années 1950. Elle a ensuite modélisé l'évolution de ces populations à l'horizon 2100, en prenant pour hypothèse une hausse de température de 3,4 °C - soit un scénario médian par rapport aux prévisions du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), qui vont de + 1,1 °C à + 6,4 °C -, avec son incidence sur le régime des pluies et les bassins versants.

Résultat : les deux tiers des espèces amphihalines devraient voir leur espace vital se réduire, parfois très fortement.

Certaines, comme le saumon et l'alose de la mer Noire, l'omble arctique, le corégone, l'éperlan, la grande alose ou la lamproie de rivière, perdront entre la moitié et 100 % de leurs bassins de vie actuels, n'en gagnant en échange qu'un petit nombre. Pour d'autres, comme la truite brune, la truite de la mer Caspienne, la lamproie marine, l'esturgeon de l'Adriatique ou le saumon de l'Atlantique, les pertes seront plus limitées, mais significatives. Seules trois espèces, l'alose feinte, l'anguille européenne et la vimbe, bénéficieront du réchauffement des eaux. "De façon générale, les bassins gagnés au nord de la limite de distribution actuelle des poissons ne compenseront pas ceux qui seront perdus au sud", décrit Mme Lassalle.
Ces prédictions confirment, en les amplifiant, les observations de terrain qui montrent que certains peuplements piscicoles subissent déjà l'influence du changement climatique. L'éperlan, amateur d'eau froide, que l'on trouvait il y a quelques années encore dans la Gironde, ne descend plus aujourd'hui en dessous de la Loire. Les populations de flets ont chuté dans les estuaires du Tage et de la Gironde, tandis qu'elles se développent dans le canal de Bristol et dans l'Elbe. Le mulet-porc, acclimaté aux eaux chaudes de la Méditerranée et des côtes africaines, remonte désormais jusqu'en Ecosse, au Danemark et en Suède. L'alose feinte, qui ne s'aventurait pas plus haut que la Lituanie, pousse à présent jusqu'à l'Estonie et la Finlande.

Au réchauffement s'ajoutent les barrages et les écluses qui font obstacle à la migration des poissons vers les zones de ponte, la surexploitation par la pêche et la pollution des cours d'eau. C'est "l'action cumulée de ces différentes menaces", souligne la chercheuse, qui explique le déclin constaté pour la plupart de ces poissons. Les cas les plus emblématiques sont celui de l'esturgeon européen, naguère présent sur tout le continent et aujourd'hui cantonné, en petit nombre, à l'estuaire de la Gironde, et celui de l'anguille européenne, dont les stocks se sont effondrés.
La majorité de ces migrateurs figurent parmi les espèces protégées, au titre de la directive européenne "habitats, faune, flore", de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (Cites), ou de la convention de Berne sur la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel en Europe. Cinq d'entre elles - les esturgeons russe, de l'Adriatique, étoilé et européen, ainsi que le béluga - sont classées sur la liste rouge de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).
Une inconnue demeure, que ne peuvent maîtriser les modèles. Quelle sera la capacité d'adaptation de ces poissons aux bouleversements climatiques ? L'exemple de certains oiseaux, insectes et amphibiens, ou encore de plantes, capables de décaler leur cycle de reproduction ou même de muter génétiquement en quelques générations, montre que les animaux et les végétaux savent parfois trouver la parade aux agressions de l'homme.


Pierre Le Hir. " Le Monde " 5 novembre 2008.


 

© Simon Najard