Le produit qui tue les truites

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Journal Sud-Ouest du vendredi 9 Mars 2007
Un article de Pierre Verdet
Environnement.
Un antiparasitaire utilisé pour le traitement des vaches et des chevaux, et se déversant dans les rivières, serait responsable de la disparition des truites sauvages.
Parmi les causes de la raréfaction des truites sauvages figure en bonne place l'utilisation des produits chimiques que l'on retrouve dans l'eau des rivières. Dans certaines régions où l'on pratique l'élevage intensif des bovins, on s'est ainsi aperçu que les densités chutaient à une vitesse vertigineuse. Ainsi en Espagne, par exemple, dans la région des Asturies, on a remarqué que des rivières à truites très renommées s'étaient vidées de leurs poissons depuis que des troupeaux de vaches très importants (en raison des primes) pâturaient dans les bassins versants de ces cours d'eau.
Alfonso Hartasanchez, qui travaille dans le Parc naturel de Somiedo pour le compte du Fapas (Fonds asturien de protection des animaux sauvages), une très grosse association écologiste espagnole, nous avait confié ses inquiétudes il y a deux ans déjà. "Nous ne savons pas précisément ce qui tue les truites, mais tout le monde a constaté que leur disparition a coïncidé avec le renforcement démesuré des troupeaux de bovins."
Chez nous dans le Massif Central, par exemple, où les bovins sont également très nombreux, les mêmes baisses du nombre de truites sont constatées dans des ruisseaux encore poissonneux il y a quelques années. Ce qui, évidemment, a alerté les pêcheurs. Ceux-ci, étant également des observateurs, ont remarqué que les bouses de vache pouvait rester intactes plus d'un an malgré la pluie et la neige, et qu'elles n'étaient plus attaquées par les beaux vers roses qu'ils recherchaient justement pour taquiner la truite. Des vers très convoités également par les bécasses venant véroter la nuit dans les prairies. Cette absence de vers pouvait donc expliquer que les bouses ne se dégradent plus comme autrefois.
Une molécule redoutable. C'est ainsi que l'on s'est interrogé sur l'utilisation d'un antiparasitaire. "Ce produit s'appelle l'IVOMEC", révèle Jacques Maret, éleveur biologique de bovins et membre de la Confédération Paysanne. "On l'utilise de façon systématique deux fois par an pour traiter les vaches mais aussi les chevaux. Ce produit particulièrement efficace, élimine tous les parasites internes, comme les strongles ou les ascaris, mais aussi externes, comme les poux, les tiques et la gale. La molécule concernée se nomme l'ivermectine."
Cette molécule est évidemment bien connue des scientifiques. "Comme il se doit, des travaux ont été effectués par des chercheurs spécialisés", explique françois Veillerette, président du MDRGF (Mouvement pour les Droits et le Respect des Générations Futures) et administrateur du réseau international Pesticide Action Network Europe. Ainsi on découvre dans la revue "Fish Physiology and Biochemistry" une étude du chercheur grec Katharios, publiée en 2001, selon laquelle 1 microgramme par kilo d'invermectine suffit à provoquer la mort d'une truite dans 38% des cas. Parmi les effets induits, il est intéressant de noter également que les larves et autres organismes d'eau douce comme les daphnies, dont se nourrissent les truites, sont très sensibles à cette molécule. Dans ce cas précis, 0, 025 microgramme par litre d'esu suffit pour éliminer une daphnie.
"On peut donc imaginer, poursuit François Veillerette (1), que cette molécule, arrivant facilement dans les ruisseaux avec le lessivage des bouses ou du fumier épandu sur les prairies par les pluies, peut avoir des effets catastrophiques sur les populations de truites sauvages"
(1) François Veillerette vient de publier avec Fabrice Nicolino "Pesticides, révélations sur un scandale français" (Editions Fayard, 20 euros)
© Simon Najard
© Damien Chapelle